Jules César parlait l’occitan ...
Annotations à une drôle de discussion

 

1. Je me vois cité en cause dans un article de Jean Ansaldi paru dans le dernier numéro de la Vastera, et indirectement dans d’autres articles publiés avant. C’est pourquoi je me vois dans l’obligation de mettre au point certaines assomptions de base qui risquent d’induire en erreur les lecteurs. M. Ansaldi nous est présenté com- me connaisseur pratique du mentonnais et passivement aussi du brigasque, et aussi de l’occitan central. J’ai- merais faire la remarque préliminaire que les activités linguistiques des ‘natifs’ de nos villages sont extrême- ment fructueuses pour le progrès de notre science: Les publications de textes, de vocabulaires, des toponymes, même de la grammaire du propre parler peuvent être une base importante des études linguistiques qui suivront, bien sûr, les critères imposés par leur science. En l’oc- currence, l’article de M. Ansaldi prend son essor à partir d’une bonne base empirique (des textes dans chacune des langues en question) et en plus d’une bonne métho- de empirique (un test). Résultat: Soit le texte brigasque soit le texte mentonnais sont compréhensibles à des oc- citanophones de Toulouse. Conclusion: Ces langues sont donc «occitans». 2. Malgré la bonne méthode de base, M. Ansaldi est victime de deux erreurs. L’une concerne la thèse à réfu- ter - j’y reviens (§ 3). La deuxième erreur, c’est la con- fusion entre «langue» et sa représentation graphique. Entre les deux, il y a une différence de fond; c’est, d’ail- leurs, la première chose qu’on apprend dans les leçons de sciences du langage. Cette dífférence (langue contre graphie) est particulièrement profonde en français: En effet, l’orthographe française obéit à une grammaire qui est radicalement divergente de celle de la langue françai- se; p.ex. la formation du pluriel: Tout français dira qu’en français, le pluriel se fait à l’aide de -s (ou de -x, etc.) rajouté au nom (ex.: le ver ~ leS verS); en réalité, cet- te règle défnit l’orthographe française, non la langue française; en langue, il n’y a pas de -s prononcé ni de -s entendu! Donc: pas de -s du tout, ni après le nom, ni avant! En langue, le pluriel français se différencie du singulier par la présence d’une voyelle (È-; au lieu de l’e- muet du singulier) devant le nom («lÈ vèr»). Donc deux régularités, l’une valable en graphie, l’autre en langue, l’une consonantique, l’autre vocalique, l’une derrière le nom, l’autre devant: La divergence ne pourrait guère être majeure. Il serait aisé de montrer qu’une divergence analogue règne dans le système verbal, et ailleurs: deux grammaires, l’une de la langue, l’autre de l’orthographe. Ceci n’est pas une critique de l’orthographe française, mais c’est un plaidoyer qui vise à tenir bien distinctes ces deux aspects: la chose et sa représentation. Ca va de soi. Mais en matière de langues, les études scolaires sont tellement liées à la lecture et à la production de textes écrits que l’écriture peut paraître comme le fait primaire et la langue comme le dérivé, alors que c’est l’inversion de ce qui est le cas. Pourquoi cette divergence entre la graphie et la lan- gue? Les inventeurs de l’orthographe française pour suivirent le but de conserver, par la graphie, un état antérieur de la langue française, de manière à rendre pré- sent aux yeux ce qui ne l’était déjà plus dans la langue: Deux états historiques porteront le même manteau, et ce manteau défnira une unité entre deux états historiques de la même langue. Naturellement, la même astuce qui permet d’établir une unité à travers le temps, est capa- ble d’établir un lien à travers l’espace. On inventera une graphie qui couvrira les divergences dialectales sous un manteau commun. Voilà le but des graphies appelées «normalisées». On en trouve à foison, partout où les ré- gions ont intérêt (ou croient avoir intérêt) à «normaliser» la multitude des variantes locales. La graphie occitaniste (de l’IEO), p.ex., a le but ex- plicite de couvrir la totalité des parlers occitans, sans être le miroir fdèle d’aucun de ces parlers locaux. Elle s’oppose par là à la graphie mistralienne, p.ex., qui ref- lète assez bien le phonétisme de la variante rhodanienne, mais rien que celle-là. Pour résumer: La graphie peut être proche de la réalité linguistique d’une langue don- née (d’un dialecte donné), et elle peut en être loin, même très loin. Elle ne dépend guère de la réalité linguistique, comme d’ailleurs un manteau est relativement indépen- dant des réalités physiques qu’il couvre. Les textes présentés par M.Ansaldi sont écrits dans une graphie «normalisante», c’est-à-dire une graphie qui a le but de «normaliser» les différences de langue. C’est ainsi que le mot provençal et mentonnais «eterni- tà» s’écrit (dans les textes présentés) «eternitat» (avec un -t fnal qui dans la langue n’existe pas), et «les yeux serrés» ne sera pas, comme dans la réalité provençale et aussi dans la graphie de Mistral, «lis uei sarra», mais «lei uèlhs sarrats». Quant au brigasque, pour «normali- ser» la réalité de ce parler, M. Ansaldi a confé à M. D. Lanteri la tâche de la faire. M. Lanteri a dû faire un effort considérable et par bonheur modéré. Mais là aussi, le -t fnal se trouve accolé à «eternitá», aussi aux participes du passé («L’a chouvuT» au lieu de «R L’a chovu» «il a plu»); et «les yeux serrés» se retrouve transvesti en «Li UElhi chavai», avec la diphtongue occitane (-UE- dans «uelhi») qui n’est pas brigasque, et avec l’article de l’occitan oriental «Li» au lieu de «i». Même les pronoms atones que l’occitan ignore, ont été transcrit comme les articles occitans («La mai que La cuna..» au lieu de «a mai qu’a cuna..»). Il faut ajouter, pour les intéressés, que ces graphismes ne trahissent même pas un état antérieur de notre langue, comme c’est le cas pour le rhodanien: Les articles et pronoms (u,a) ne dérivent pas directement de «Lu, La», mais de Ru, Ra; et de même les participes royasques dérivent d’une forme sans T,D (nos dialectes ont d’abord perdu la T, ensuite la voyelle fnale; l’oc- citan c’est l’ordre inverse: Cette inversion chronologi- que est une des clés des différences entre l’occitan et le galloitalien). C’est pourquoi a Tende on dit «chouvüO», non «chovuDo». Et c’est pourquoi, d’ailleurs, si partout à la Côte on mange le «pan bagnaT» (c’est-à-dire «pan bagna»), à Monaco on vous offrira du «pan bagnaU»).

Les exemples pourrait se multiplier. Mais il faut ad- mettre que ce transvestisme aurait pu aller encore plus loin: «de la peau» est rendu presque correctement par «de la pèe», forme graphique qui contient, il est vrai, l’article occitan «La» au lieu du brigasque «a», mais qui dans «pèe» respecte le phonétisme brigasque (et gallo- italien) qui régulièrement ne réalise pas le -l fnal au sin- gulier, mais le fait resurgir au pluriel (pèe ~ péli). Cette forme du pluriel aurait pu justifer par le parler lui-même la graphie «pèl», tandis que les autres déviances ne sont motivées que par le désir d’adapter la réalité brigasque à une réalité linguistique étrangère. Il faut souligner aussi que M. Lanteri respecte la syntaxe du parler, malgré les divergences par rapport à la syntaxe occitane qui sautent aux yeux. Le résultat de cette expérience graphique: Les tran- scriptions du texte brigasque et mentonnais «n’altèrent en rien l’intercompréhension d’un bout à l’autre de l’espace occitan.» [17]. Et M. Ansaldi précise: «Au ni- veau de l’écriture, l’Occitan est bien cohérent de Men- ton à Bordeaux et de La Brigue à Limoges» [17]. En effet: «au niveau de l’écriture»: M. Lantéri aurait mal réussi sa normalisation graphique s’il n’atteignait pas à ce résultat-là! Dommage qu’il n’y a pas de transcription d’une traduction piémontaise ou italienne: Elle aurait donné le même résultat: Rajouter le -t fnal à «eternità» piémontais ou italien n’est pas plus faux que de le rajo- uter à «eternità» mentonnais ou brigasque; en espagnol et portugais, d’ailleurs, ce serait bien plus justifé qu’en rhodanien. Avec ce transvestisme scriptural, l’occitan est omniprésent: Non seulement de «Menton à Bordeaux», mais encore de Bucarest à Lisbonne! Ceci «au niveau de l’écriture». Au niveau de la lan- gue, cependant, cette intercompréhension n’existerait pas, ni pour le mentonnais ni pour le brigasque: c’est M. Ansaldi qui le dit («on peut sans trop de risques parier que non» [18]). Ce qui revient à confrmer la thèse de non-occitanité de la langue qu’il a voulu réfuter. 3. Selon M. Ansaldi, j’aurais écrit (mais où?? - il ne le dit pas!) que dans tout le territoire intémélien, «on parlait un archéo-ligure alpin, mélange de celto-ligure prélatin de parlers locaux, le tout vaguement latinisé» [15]. Jamais de la vie je n’ai parlé (ni ne parlerais) du celto-ligure prélatin: Nous n’en savons pratiquement rien, par conséquent, il ne serait pas sérieux d’en parler. Non, j’ai parlé d’une langue tout-à-fait romanisée, plus ou moins le type linguistique des dialectes royasques actuels, soustraction faite, évidemment, des évolutions «récentes» (c’est-à-dire des évolutions des 8 ou 10 der- niers siècles), telles p.ex. la chute des voyelles fnales dans la plupart des dialectes royasques et aussi en men- tonnais, mais non dans les ‘coins’ situés à l’écart (Tende, Fanghetto au N/S de la vallée; Pigna / Triora dans les vallées voisines). Ce type de langue comprit à l’origine un terrain bien plus vaste qu’aujourd’hui. Celle-ci n’est pas une opinion, mais une thèse prouvée par les faits: En effet, j’ai trouvé, en visitant et en examinant tous les dialectes du milieu (entre les hautes vallées et la côte), un tas de formes qui ne cadrent pas avec les dialectes ac- tuels où elles se voient intégrées, mais qui cadrent bien avec le type royasque. Par conséquent, ces résidus je les ai expliqués comme fossiles de l’ancien état linguistique. Qui voudrait réfuter cette thèse, devrait trouver une explication alternative pour ces résidus linguistiques. Ce type de langue qu’on retrouve aujourd’hui sous les formes variées du royasque, est une langue très diffé- rente des trois voisines: Cette langue diverge de l’occi- tan (niçois, en l’occurrence), elle diverge du piémontais, elle diverge du ligurien côtier - Une divergence totale qui cependant ne signife pas qu’elle serait occitane. Ce serait une conclusion bien trop facile; pas besoin d’être linguiste pour la juger insuffsante. Ceci n’empêche qu’elle est bien fréquente. On pourrait dire que c’est «une langue à part» (Garnier, cité [13]), par rapport au catalogue cité. Mais il y a une quatrième ‘langue’: C’est le type pignasque, dont les caractéristiques se répètent en partie à Triora et même à Ormea, ailleurs aussi, on vient de le voir, sous forme de ‘fossiles’. Or, pour comparer et pour arriver à un jugement clas- sifcatoire, il faut faire la collecte des caractéristiques du système grammatical: Non pas une collecte des traits que les dialectes royasques partagent avec tel ou tel au- tre voisin (il y en a à foison, mais ces matériaux sont dépourvus, évidemment, de valeur diagnostique), mais une collecte des traits qui les séparent de chacun des voisins, qui en constituent la différence. Ces traits diffé- rentiels vont être comparés avec chacune des autres trois langues. Résultat: La majorité des traits différentiateurs sont partagés avec le ligurien de Pigne (21 sur 23), parmi ces 21 traits, 8 sont partagés par le niçard alpin, 7 par le ligurien côtier. Nous constatons donc équidistance par rapport au niçois et au ligurien côtier, mais la supériorité est nette par rapport au ligurien pignasque. Mais si l’on cherchait les traits occitans ‘exclusifs’, ceux que le roya- sque partage avec le niçois mais non avec le pignasque, on n’en trouve pas. Conclusion: Les dialectes royasques appartiennent au même groupe linguistique que les dia- lectes pignasques, aussi triorasques. Il est donc raison- nable que ce groupe linguistique a été appelé «ligurien alpin». Les différences (du pignasque-triorasque) sont aisées à expliquer. Elles s’expliquent par l’infuence du ligurien de la côte, qui a remonté, dans la bouche des marchands, les vallées, et dont le succès diminue plus on s’éloigne de la côte. Je crois que cette langue de la côte n’est pas née sur la côte, mais qu’elle y a été impor- tée, de la superpuissance de l’époque qu’avait été Gênes pendant 3 siècles, soit par le rayonnement de prestige et de puissance politique et économique, soit probable- ment par des repeuplements génois du 11e s. - même si ce n’est que pour San Rémo que nous disposons d’une documentation historique. 4. Deux remarques sur le contact entre les langues, l’une sur les effets systémiques, l’autre sur le vocabu- laire. Le Mentonnais fut considéré par les linguistes langue «mixte» par excellence, avant qu’ils ne prennent con- naissance du système royasque qui présente, on l’a vu, un système tout-à-fait analogue. Les parlers italo-occi- tans du Piémont occidental sont mixtes: Nous sommes informés de tous les détails de la pénétration piémontai- se dans les hautes vallées. Ils sont considérés occitans à bon droit parce qu’ils sont plutôt occitans. L’anglais, d’ailleurs, est également une langue mixte. Etc. Quant au système royasque, on ne peut pas dire la même chose: Il n’est pas infuencé par des ondées linguistiques venues de l’ouest, pas du tout, bien que, si c’était le cas, ce serait historiquement plausible: Mais ce n’est pas le cas. C’est ce qui a été déduit de la géographie linguisti- que. Par contre, la pénétration du type côtier dans les moyennes (et même hautes) vallées liguriennes suit bien le modèle piémontais. Une poussée analogue, mais avec des divergences moins importantes, s’est exercée à par- tir de Nice vers les hautes vallées, et en plus, à partir de Marseille vers l’Est. Quant au vocabulaire, dont l’occitanité semble être si assurée à M. Ansaldi, la discussion est moins aisée, parce que personne n’a jamais fait ce gros travail de comparaison lexicale (avec le lexique occitan ET EN MÊME TEMPS ligurien et piémontais). Quelques pre- miers pas ont été faits, mais qui semblent suggérer plu- tôt le contraire. Ce que l’on peut dire cependant c’est qu’il y a unité de culture pastorale, et par conséquent unité de la terminologie respective. Cette unité franchit les limites linguistiques: Elle est présente partout dans les Alpes Méridionales, et aussi dans l’Apennin adja- cent. Par conséquent, une analyse différentielle, comme avant, semble exclue pour le vocabulaire pastorale. A moins qu’on se permette de dire le contresens que le vocabulaire pastoral brigasque est occitan, puisque du côté niçois il est identique. Contresens parce qu’avec le même droit on pourrait inverser cette classifcation en disant: Le vocabulaire pastoral de la haute Tinée est ligurien, puisque du côté ligurien on trouve les termes identiques. Unité terminologique sans unité de langue - on en trouve dans le monde scientifque: Les chimistes, p.ex., organisent tous les ans un grand congrès interna- tional pour remettre au point le caractère international de leur terminologie. Ceci n’empêche que le chimiste al- lemand continue à parler allemand, le chimiste français français, etc. Avec la différence que pour le caractère international de la terminologie chimique nous savons qu’elle est due à l’initiative de M. Lavoisier; tandis que pour la terminologie pastorale, il n’y a pas eu, je crois, de pastre ou pastou à l’inventer: Elle est due au contact millénaire des troupeaux transhumants; le contact a eu le même effet que la planifcation terminologique. Il est permis de s’étonner que ce contact n’ait pas abouti à ni- veler les différences linguistiques. Mais telle est la réa- lité: Il sufft d’ailleurs (pour un occitanophone) d’aller, les oreilles ouvertes, à la Brigue ou à Saorge ou à Tende pour s’en convaincre. J’aimerais clore avec un avertissement épistémolo- gique; un avertissement banal mais nécessaire pour cor- riger - bien que globalement - certaines assomptions du passé: Un parler mixte est un parler (p.ex. occitan) qui a accueilli en les intégrant certains éléments du dialec- te voisin (p.ex. piémontais). Certes, ces éléments inté- grés feront trésor du patrimoine linguistique du parlant, mais ce n’est pas pour cela que ces éléments cessent d’être, d’un point de vue historique, des traits piémon- tais. L’erreur - qui se trouve de façon systématique chez certains auteurs piémontais, même linguistes - consiste à re-classifer «occitans» ses traits importés. Avec cette astuce, les traits piémontais / galloitaliens se mutent en traits occitans, et tout le Piémont, toute l’Italie du Nord, etc., pourraient être classifés «occitans». C’est bien la critique apportée par M. Toso dans le dernier numéro contre l’analyse «transitive» de M. Bronzat, mais M. Bronzat continue dans sa risposte la même logique avec l’élément lexical «deyneal» (Noel). Ce mot appartenait, écrit-il, au lexique religieux de l’Italie du Nord-est, a pénétré les vallées occitanes, y a été conservé et «est pour cela part du répertoire lexical [occitan]». C’est une mutation assez curieuse! Le même mot est attesté (comme archaïsme) sur la Riviera occidentale: Est-ce un occitanisme? Mais il faut admettre que M. Bronzat n’est pas le seul représentant de l’ancienne «Ecole de Turin» à suivre cette logique «transitive». En effet, sans cette logique, les dialectes de Limone ni du Kyè n’aura- ient connu l’honneur d’une classifcation «occitane». Et pourquoi pas alors les autres parlers du Piémont méri- dional? Et d’autres encore? L’analyse linguistique n’est pas un jeu de domino: on touche au premier domino et tous les autres s’effondrent. Cet effet domino est un peu semblable à l’effet mante- au déjà mis en évidence: Il n’y a pas de frein! Je reproduis la défnition de M. Ansaldi: «Un dialecte est occitan si, dans une écriture commune, il peut être lu d’un bout à l’autre de l’espace; (...).» Ce panoccitanisme acritique ar- rivera n’importe où. Il pourrait s’appliquer aussi au passé: L’intercompréhension n’est-elle pas assurée aussi pour GALLIA EST [OMNIS] DIVISA IN PARTES TRES? Au moins si l’on substituait «OMNIS» par «TOTA»? Ce qui prouve que Jules César parlait occitan!

Werner Forner