S’ÉCOUTER DANS LA SÉRÉNITÉ
Réponse au Professeur Forner

 

Par mon article paru dans A Vastera, je souhaitais introduire un peu de paix dans un débat que je trouvais trop nerveux de la part des tenants des thèses ligures; c’est pourquoi je suis allé, en souffrant un peu, jusqu’à parler de « double nationalité ». J’avais beaucoup regretté que le Prof. Toso, dans sa critique du Prof. Bronzat, tourne à l’aigre et parfois aux arguments ad hominem. De même, j’aurais préféré que les remarques du Prof. Forner ne manient pas cette ironie insinuante qui ne peut tenir lieu d’argument. Que se joue-t-il derrière et en dessous cet hypothétique « Ligure alpin » pour que ses partisans tolèrent si mal le questionnement ? Pour moi, c’est avec un grand respect pour le travail considérable fourni par le chercheur de Siegen que je voudrais juste faire quelques remarques réduites : 1. Malgré ce qu’affrme W. Forner, je n’ai jamais dit que Mentonnais et Brigasque étaient occitans, mais bien qu’ils avaient été largement occitanisés à partir du XIV° siècle. Lui-même écrit qu’il parle d’un Royasque, « soustraction faite, évidemment, des évolutions «récentes» (c’est-à- dire des évolutions des 8 ou 10 derniers siècles) […] ». Je ne lui en demandais pas tant puisque c’est justement dans cette période qu’il soustrait à son étude que se situe l’occitanisation qui a commencé vers le XIV° siècle. Dommage qu’il considère ces 10 derniers siècles comme insignifants alors que la réalité d’aujourd’hui s’y soit largement jouée. 2. La linguistique académique de type diachronique n’est pas la seule science et d’autres savants travaillent et concluent autrement : après de nombreuses fouilles archéologiques dans le Midi de la France, ils admettent largement que le mixte humain et linguistique des Ligures et Celtes s’est peu à peu réduit à Menton et aux vallées de la Roya, de la Nervia et de l’Argentina, peut-être aussi autour du Mercantour, où ils ont résisté longtemps à Rome jusqu’à ce qu’ils soient vaincus en l’an 14 avant J-C. Comment imaginer que ces lieux de forte résistance à l’empire parlaient principalement un langage latin ? La latinisation de ces territoires n’a pu s’opérer qu’à partir de cette date et pendant le premier millénaire de l’ère chrétienne. Si l’on insiste si fort sur le fait que la langue ancienne de ces vallées n’était pas un dérivé du Gênois, pourquoi entretenir la confusion en parlant de « Ligure alpin » ? Pour un universitaire français, le mot « Ligure » désigne un état pré-latin de la culture et de la langue, sinon il parle de « Ligurien ». Qu’est-ce ce « Ligure alpin latin qui n’est pas ligurien » ? Ne vaut-il pas mieux parler de « Celto- Ligure (ou autre) pré-latin largement latinisé pendant notre premier millénaire » ? On aurait alors la structure suivante de nos langues mentonnaise et royasques : a) Un SUBSTRAT archéo-Ligure ou autre pré-latin jusqu’en –14. b) Un STRAT formé par la latinisation populaire de l’état antérieur (Vieux Pignasque par exemple). c) Un SURSTRAT occitanisé à partir du XIV°. Le résultat n’est pas une succession, mais un mille- feuille à trois niveaux, un terrain formé de trois couches sédimentaires, chacune d’elle demeurant active et pouvant affeurer dans certaines circonstances. 3. W. Forner affrme de manière dogmatique que le « Mentonnais occitan » serait mort depuis 25 ans ?! Ainsi, malgré sa syntaxe et plus de 80 % de son lexique occitans, ce dialecte serait « Ligure » ! Ne sait-il pas que depuis les travaux passionnants et riches de J-Ph. Dalbera, le travail a continué. Ainsi, par exemple, on a dépouillé beaucoup d’actes notariés du XIV°, XV° et XVI° siècles, ce qui a mis en évidence que le Provençal qui s’est étendu jusqu’à Menton était encore à cette époque quasi identique au Languedocien : les articles du pluriel utilisés à Menton à ces dates étaient los et las. Lorsque le Provençal a commencé à se distinguer très partiellement du Languedocien, à partir du XVII° siècle, le Mentonasc a peu suivi : ainsi, « coq » se dit encore « Gal » comme à Montpellier et non « Gau » comme à Aix-en-Provence; « soleil » se dit encore « solelh » et non « solèu », etc. À la demande des animateurs du dialecte mentonnais, je viens d’écrire une Grammaire de cet occitan local en me fondant uniquement sur les écrits de ses écrivains des deux siècles antérieurs et sur l’usage de la langue depuis ma naissance1 . Ce n’est qu’après l’écriture de celle-ci que j’ai consulté les Grammaires du Niçois et du Provençal côtier et, qu’à ma grande surprise, les règles se sont révélées quasiment les mêmes, comme celle de l’accord du participe passé conjugué avec l’auxiliaire « avoir », très différente du Français. Je pourrais prendre beaucoup d’autres exemples d’une syntaxe occitane du Mentonnais. Ce qui n’exclut pas que les migration intémélienne, continues depuis le XVI°, ont effectivement enrichi le dialecte de mots liguriens comme amassar, scordar-se, gosso, etc. Je comprends très bien que, étant donné l’ampleur de son champ de recherche, le Prof. Forner ne puisse suivre les études de détail faites sur le Mentonnais. Mais alors, peut- être pourrait-il être moins catégorique dans ses affrmations. Ici encore, tout ne réside pas dans l’étude au microscope de segments linguistiques soigneusement triés (cf les « traits qui font différence ». 4. Lorsque W. Forner affrme que la graphie mistralienne n’est adaptée que pour le Provençal Rhodanien, j’avoue ne pas comprendre car une graphie de ce type varie avec chaque région. Ainsi Menton possède une graphie de type mistralien qui traduit assez bien l’oralité du Mentonasc. Ces graphies sont à base phonétique et donc variables d’un point du territoire à un autre. C’est justement pour cela que s’est reconstituée à côté une graphie normalisée à base morpho-génétique qui garde la trace de l’histoire étymologique. Ainsi, le Prof. Forner devrait être moins ironique avec « eternitat » où le « t » fnal ne se prononce certes pas, mais marque l’étymologie et ramène l’accent tonique sur la dernière syllabe. De même, en Mentonnais normalisé, cantàvam (nous chantions) et cantàvan (ils chantaient) se prononcent strictement de la même manière, leur différence graphique attestant leurs respectives sources latines. De même encore avec les articles de la version brigasque du poème qui trahiraient les « ra, re, ri » ! Mais ce « r » n’est que la transcription arbitraire du « l » rhoticisé qui n’est en rien un « r ». Que ce dernier ne soit pas un « r » a par ailleurs été démontré par l’observation échographique de la bouche d’un sujet prononçant successivement « calar » à la française, puis en rhoticisant le « l », puis enfn en prononçant « carar » avec un vrai « r ». Le docteur Didier Lanteri a donc eu raison d’écrire la, le, laissant au locuteur local le soin de rhoticiser ce « l » ou même de l’élider, ce dernier acte étant quasi général à La Brigue, fréquent mais non obligatoire à Menton où l’article masculin-singulier peut être au choix « o [ou] » (élision) ou « lo [lou] » avec un « l » rhoticisé; idem pour la, lu, le. Pour ma part, je crois que pour un dialecte, il faut garder les deux graphies : l’une phonétique, à la manière mistralienne, qui protège les sonorités locales et une normalisée et donc morpho-génétique qui permette l’intercommunication2 . Si on écrivait le Français sur une seule base phonétique de type mistralien, un Alsacien et un Marseillais ne l’écriraient pas du tout de la même manière et on ne pourrait plus s’écrire d’un bout à l’autre de l’Hexagone ! C’est ici une différene entre W. Forner et les « natifs » : pour eux, leurs dialectes ne sont pas simplement un objet d’étude universitaire, mais un moyen de communication. 5. Il est vrai que j’ai affrmé qu’un Occitan de Toulouse peut lire du Mentonnais ou du Brigasque en graphie normalisée, mais peut-être ne pas le comprendre quand il est dit oralement. Et voilà que le Prof. Forner en tire la preuve que ces dialectes ne sont pas occitans ! Or quand un Québécois du Canada parle Français, je le comprends très mal et quand c’est un Haïtien, il me devient totalement inaudible. Pourtant c’est exactement la même langue, la même syntaxe et le même vocabulaire que ceux que j’utilise ! L’argumentation du Prof. Forner me demeure quelquefois énigmatique. Je pourrais reprendre encore beaucoup de points dans la réponse du Prof. Forner, comme par exemple le fait que l’écrit serait toujours second par rapport à l’oral, affrmation qui n’est vrai que dans le « commencement diachronique et mythique d’une langue », mais non dans sa vie synchronique où les deux dimensions réagissent sans cesse l’une sur l’autre dans de forts effets de feed-back; mais tout cela serait trop long et trop technique. Il y a peut-être une idéologie occitane, mais à coup sûr il y a une solide idéologie « ligurienne » qui ne permet pas à leurs tenants de toujours mesurer ce qu’il y a de limité dans leurs études au scalpel de micro-unités linguistiques sélectionnées on ne sait pourquoi, études faites sur la base d’un École travaillant diachroniquement, dans l’oubli d’une linguistique structurale et synchronique (École de Paris). Ainsi, la distinction qu’il fait entre « langue » et « représentation graphique » appartient aux hypothèses de travail d’une École, mais non à toutes les approches de la linguistique. Il faut de plus prendre aussi en compte l’histoire politique, les transhumances pastorales, la masse du vocabulaire, le fait que les Brigasques ont souvent utilisé le Niçois et non le Génois comme langue de communication, le fait que le Mentonnais, s’appuyant sur le Gavot alpin, ait résisté à la pression ligurienne qui l’encerclait de l’Ouest par Monaco et de l’Est par Vintimille, etc. Pour autant, laissant les couteaux aux vestiaires et Jules César dans ses catacombes, j’aimerais que ce débat se poursuive paisiblement et sur des bases de cordialité universitaire; on peut même envisager un colloque studieux sur ce sujet. Rien de ce que je viens d’écrire n’entame ma reconnaissance envers le Prof. Forner pour tout ce qu’il a apporté; je joins le Prof. Massajoli à cet hommage. Les échanges universitaires de ce type ne doivent pas effacer les dettes, et j’en ai beaucoup à leur égard. Je souhaiterais seulement que l’on comprenne que ces langues ne sont pas pour les « natifs » (sic) des seuls sujets d’études universitaires, mais des bouts de leurs tripes et de leur cœur car elles sont souvent, et c’est mon cas pour le Mentonasc et un peu pour le Brigasc, des langues maternelles. Le profond « sentiment d’appartenance » qui les habite est aussi à prendre en compte dans une étude scientifque.

ean Ansaldi - Doyen honoraire

1 Il n’y en avait pas encore, sauf une petite et approximative d’un Amé- ricain de passage (Bruyns Andrews) écrite en 1875.

2 On peut se demander, avec prudence toutefois, si les divers Royasques ne gagneraient pas à disposer aussi d’une double graphie : l’une gallo- italique (qui est de type mistralien) pour protéger leurs spécifcités et, malgré les inévitables compromis, la graphie normalisée pour ne pas s’isoler de Nice et de la Provence, leur débouché naturel.